EDIT 16 septembre
Souvent, on m'a demandé ce que j'avais avec les voyages, cette insatiable désir de découvertes, de contrées aux accents aussi lointains qu'inaccessibles,
cet appel impérieux, brutal et parfois incompréhensible...
Qu'ai-je à répondre, sinon que j'ai depuis toujours cet exil à l'intérieur de moi, que même auprès de proches et sur ma propre terre, je suis étrangère à moi-même, insensible au temps et à ses
échos, aux pièges de la promiscuité... serais-je humaine d'admettre qu'un étranger m'émeut souvent autant qu'un proche?
L'exil ici n'est pas tant un état transitoire marqué d'un coup de tampon, c'est un état permanent. Je ne m'appartiens pas. Jamais aussi à l'aise qu'en terre inconnue, car l'Etrangère et ses
étrangetés ne surprennent plus. Quand on vient d'ailleurs, on a le droit d'être étrange et non conforme à la norme.
Ce détachement , est-ce difficile à comprendre, me convient parfaitement. Je fais feu de tout bois de l'enracinement. Sans renier jamais la terre qui est la mienne, j'apprécie de la contempler
d'un autre rivage.
Certains autour de moi vivent cette infidélité comme une trahison, un reniement. Mais pourquoi devoir toujours être celle qu'on attend...là ou on l'attend.
Je suis née déracinée, une plante aquatique qui trouve à son endroit de quoi l'alimenter. Contraire à un poisson qui navigue en bande et choisit parmi toutes l'eau la plus acclimatée, j'aime
cultiver mes racines, même en eaux troubles.
Folie, destruction, vents contraires ne m'atteignent qu'en surface. C'est sous la surface limpide de l'eau que je me réfugie. Il suffit qu'une onde passe pour troubler le miroir et personne
ne sait plus qui je suis vraiment.
C'est cette étrangetude qui toujours maintient tenace le fil du départ.
Un vent trop fort parfois me fait dériver mais un arbre solide et je fais mon foyer.
Je suis dans l'exil depuis ma naissance. La plus grand continent qu'il me faut découvrir c'est moi. Mais ce continent m'est à jamais inaccessible. C'est le pays où l'on n'arrive
jamais. Plutôt que de vouloir à tout prix le circonscrire, sachant cette blessure qui s'est cicatrisée, je préfère non pas fuir mais parcourir les ruisseaux, les rivières et les fleuves.
Il ne sert à rien de dompter l'exil, il est beaucoup plus sage de l'apprivoiser. Cet exil permanent n'est plus une coupure d'où le sang jaillit sans coaguler, il est le liquide vital et non
léthal qui porte ma dérive.
Parfois aux hasards de cette tranquille déambulation, je trouve une rare espèce jusqu'ici inconnue. Et dont naissent de sublimes hybrides. Puis le cours de l'eau, plus fort que le reste, arrache
mes racines aux siennes et me transporte ailleurs. Remonter le courant, c'est bon pour les saumons, mais je ne suis pas de l'espèce poissonnière. Passé un premier temps d'acclimation, je trouve
une eau plus douce, moins calcaire, moins âpre où mes fleurs s'épanouiront sans peine.
D'avance, je demande pardon à ceux que j'ai laissé s'échouer sur le rivage mais mon exil ne peut trouver racine que dans le mouvement perpétuel des
ondes capricieuses.
Au départ, la sensation est plus surprenante que douloureuse, le corps se vrille en ondes électriques concentrées à la surface de la peau et s'interroge sur cette intrusion brutale. Une
sensation inexpérimentée, qu'il n'a jamais connu et ne peut comprendre.
Passés les premiers moments de surprise,il plie sous l'insistance et la répétition patiente de l'aiguille et de la piqûre violente. La main continue son ouvrage sans fléchir et sans prendre
pitié. Le corps cesse de se rebeller et cède à l'usure. Parfois cette douleur s'accompagne d'un certain plaisir masochiste, ou peut être le plaisir d'avoir dépassé un seuil imposé par le carcan
de la chair...
Mais le temps passant, au bout d'une heure ou deux, peut être moins ou plus, le temps est comme suspendu; la douleur s'intensifie. L'aiguille accumule à la surface de la peau une série de
micro-chocs qu'il devient difficile d'encaisser.
Respirer, se détendre.
Malgré tout, le corps accuse le coup et se met à trembler de manière incontrôlable.
Des milliers de petites gouttes perlent à la surface de l'épiderme, mélange de sang, de sueur et d'encre. L'odeur devient âcre, une odeur de fer.
Déjà ce morceau de peau n'est plus le même, ne nous appartient plus de la même façon.
A la fin, un soulagement suivi d'un manque.
Alors en reprenant ses esprits et à travers les brumes de l'étourdissement causé par la douleur et d'une légère peur, on peut contempler avec fierté l'encrage formé à la surface de
la peau par ce premier tatouage.
PS : merci à Aga donc de m'avoir suggéré indirectement ce post...
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