Le poste de télévision grésille depuis le matin sur la même fréquence : un écran strié de rayures crachant des ersatz de voix incompréhensibles. Zder écrase sa clope dans le cendrier sale, repousse la chaise sur laquelle il est assis. Il fait un froid de canard. Le poêle a cessé de fonctionner au-milieu de la nuit. Descendant les escaliers, il se jette dehors.
Les façades de béton dense se serrent le long des avenues désertes, quand sur le terre-plein central les troncs des arbres penchent à toucher le sol. Sur les murs, les affiches placardent de pâles copies conformes, des rock star muets qui n’ont plus qu’une bouche traversée d’une zébrure. Du bout des doigts, Zder attrape le papier de l’affiche déchirée et tire, étire un rictus jusqu’à la béance du mur de parpaing, agite les doigts pour l’en décoller. Il recommence sur une autre affiche, colle une bouche démesurée sur un front trop petit. Puis, ennuyé, il reprend sa marche.
Rien que le bourdement des machines alentour. Ni le bruit d’une voix, ni celui d’un rire. Un grésillement de nœuds électriques, lacis de générateurs et d'interférences magnétiques, semblable au bruit d'une mouche énorme. Le grésillement, de plus en plus audible, remplit ses oreilles pendant qu’une pancarte publicitaire représentant un couple figé s’effondre silencieusement à dix pas de lui sans qu’il y prête attention.
Le silence industriel parcourant l’échine de la ville le hérisse d’un frisson froid. Les usines, immobiles, contemplent le fleuve et chuchotent entre elles. Le murmure sidéral s’abat sur la ville comme une pluie d’ozone…